Mollières

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Introduction : Mollières, commune de Valdeblore

          Le village avant 1850 était censé faire partie de la Commune de Valdeblore (comme c’est le cas de nouveau aujourd’hui, depuis le rattachement de Mollières à la France en 1947). Le chroniqueur Chanoine Bonifacy, déjà cité, écrit que Mollières était le « massage » de Valdeblore. Qu’entend-il par ce terme ?

          En tout cas Mollières jouissait de la plus ample autonomie. On sait qu’à la tête du village il y avait un consul. Ce titre a continué d’être employé après 1861 (période italienne du village) et pendant longtemps pour désigner le Vice-Sindaco (Vice-Maire en italien).

          J’ai exercé pendant plus de vingt ans la fonction de secrétaire du Mairie à Mollières. Dans les archives de la Maison Commune je n’ai jamais retrouvé aucun document se rapportant à Valdeblore, sauf la convention de délimitation des territoires respectifs qui date de 1865 comme nous le verrons par la suite.

          Il reste à savoir s’il existe des documents à la mairie de Valdeblore, ce que je me propose de vérifier si j’en ai la possibilité. (Le secrétaire de mairie m’indiquait qu’il n’existait en mairie aucun document antérieur à 1860 et suggèrait de m’adresser aux archives départementales.)

          Il est toutefois certain que les Molliérois n’ont jamais eu le droit de placer leurs vaches à la vacherie communale que Valdeblore possédait et possède toujours dans la partie supérieure de notre vallon. Nos aïeux nous racontaient que des controverses existaient déjà entre les parties au sujet des pâturages communaux.



1) Mollières pendant les hostilités entre la France et les Austro-Piémontais (1792-1796)

          Durant ces hostilités qui durèrent jusqu’à l’armistice de Cherasco (28 avril 1796), Mollières subit le sort de Comté de Nice qui fut occupé par les français dès septembre 1792. Ensuite il y eut des incursions tantôt des Piémontais dans la Haute Vallée de la Tinée et de la Vésubie, et plus souvent des Français dans les vallées piémontaises de la Stura, du Gesso, de la Vermenagna.

          En août 1794 des troupes piémontaises aux ordres du Comte Avogrado di Casanova attaquent Mollières par les cols de la Roubina et Mercière. Les Français les défendent avec acharnement et victorieusement. Le comte Avagrado est obligé de se replier avec ses troupes sur Vinadio.

          Il semble que le village n’eut pas trop à souffrir de ces opérations. Les troupes Françaises dans notre secteur se bornaient à surveiller le Col de Fremamorte. Les troupes destinées à la défense de ce col qui donne accès tant à la Tinée ( par le vallon de Mollières) qu’ à la Vésubie (par le vallon de Salèzes), campaient en-deçà du col dans un camp retranché (en été, je pense). Ce lieu-dit porte encore aujourd’hui le nom de « Camp ». Plus haut, il aurait été impossible d’avoir à portée l’eau et le bois.

          Les Molliérois auraient ensuite retrouvé dans ce camp des armes hors d’usage. Mon grand-père maternel, assis près de l’âtre, se servait d’une vieille canne de fusil pour souffler sur la braise afin d’ activer le feu. Il me disait que ce fusil napoléonien avait été retrouvé par son grand-père au Camp, mais, étant rongé par la rouille, il n’avait jamais pu s’en servir.

          A la chute de Robespierre le 28 juillet 1794, l’armée française évacuait les vallées piémontaises et se repliait sur la ligne des Alpes.

          Le Révérend Ristorto, dans son histoire de Valdieri, raconte que le Marquis Colli, peut-être dans l’espoir de rencontrer une défense nulle ou faible, décida de forcer le Col de Fremamorte. Parti de Valdieri avec quatre cent cinquante chasseurs, il eut la désagréable surprise de se trouver au col en face de mille cinq cents ( !) grenadiers français. Il dut battre en retraite. Poursuivis jusqu’au portes de Valdieri, nombre de ses hommes furent tués ou blessés.

          Le stationnement des troupes près du col de Fremamorte eut par concéquence pour les habitants de Mollières l’obligation de fournir, tout au long de la campagne, la paille pour la couche des hommes et le fourrage pour la nourriture des mulets, si ce n’est d’autres denrées encore.

          Inutile de dire qu’à la chute de Napoléon (en vertu du traité de Vienne), le Comté de Nice (Mollières compris) retourna en possession de la Maison de Savoie.



2) Le traité Franco-Sarde de 1860

          Les accords de Plombières conclus entre l’empereur Napoléon III et le Comte Camillo Benso de Cavour au nom du roi de Sardaigne Victor Emmanuel II, stipulaient que la France serait intervenue militairement en cas de conflit contre l’Autriche ; en cas de victoire, la France s’engageait à faire annexer au Piémont la Lombardie et la Vénétie. En compensation, le royaume dit de Sardaigne (comprenant la Savoie, le Piémont, la Ligurie et la Sardaigne) aurait cédé à la France la Savoie et le Comté de Nice, juridiquement nommé « Circondario di Nizza ».

          Le conflit éclata en 1859. La France tint parole. Mais après les victoires de Magenta, San Martino et Solferino, Napoléon, pour des raisons de politique intérieure, conclut avec l’Empereur d’Autriche la paix de Villafranca. Ce traité prévoyait l’annexion au Piémont de la seule Lombardie.

          Napoléon III, n’ayant rempli que la moitié de son engagement, ne demanda rien pour le moment. Mais lorsque Cavour sollicita l’appui de la France pour l’annexion du Grand Duché de Toscane et du Royaume des deux Siciles, quasiment occupés, le premier par l’armée régulière Piémontaise, le second par les volontaires de Garibaldi (parmi lesquels on comptait de nombreux Niçois), Napoléon III exigea l’exécution des accords de Plombières, car le Grand Duché de Toscane et le Royaume de Naples valaient bien plus que la Vénétie.
Cavour dut s’exécuter.

          Le 24 mars 1860 à Turin, le Comte Camillo Benso de Cavour, pour le Royaume de Sardaigne, et le Baron de Talleyrand-Périgord, pour la France, conclurent le traité de réunion de la Savoie et de l’arrondissement de Nice à la France.

          Ce traité stipule notamment :

Article 1er : Sa Majesté le Roi de Sardaigne consent à la réunion de la Savoie et de l’arrondissement de Nice (Circondario di Nizza) à la France et renonce pour lui et tous ses descendants en faveur de Sa Majesté l’Empereur des Français à ses droits et titres sur lesdits territoires. Il est entendu entre leurs Majesté que cette réunion sera effectuée sans nulle contrainte de la volonté des populations et que le Gouvernement du Roi de Sardaigne et de l’Empereur des Français se concertent le plus tôt possible sur les meilleurs moyens d’apprécier et de constater les manifestations de cette volonté.

Article 2 : Une commission mixte déterminera dans un esprit d’équité les frontières des deux Etats, en tenant compte de la configuration des montagnes et des nécessités de la défense.

          Le traité du 24 mars 1860 a été ratifié par le Parlement de Turin le 29 mars et par le Sénat le 10 juin suivants. La consultation populaire (plébiscite) eut lieu le ??? (j’ignore pour le moment la date précise). Le résultat de cette consultation donna la presque unanimité pour la France. Les électeurs de Mollières ont voté tous et sans exclusive pour la France. Les Molliérois croyaient bon d’être français, car Mollières faisait bien partie du Circondario di Nizza. A titre d’exemple, l’acte de naissance de mon père, né le 10 août 1861, était rédigé en langue française.


3) Le traité de délimitation des frontières de 1861

          Le 7 mars 1861 a été conclu à Turin le traité qui porte la dénomination suivante : Convention de délimitation entre la France et la Sardaigne.

          Par dérogation à l’article 1 du traité de 1860, la France perdait une partie du Circondario di Nizza, et recevait en compensation une partie de la Vallée de la Roya qui était Circondario di S. Remo.

          L’article premier désigne la frontière entre la Savoie et le Piémont.

          L’article deux désigne le tracé de la nouvelle frontière, du côté de l’Arrondissement de Nice.

          Un tracé dont le moins qu’on puisse dire est qu’il était anarchique ou même extravagant. Il n’a pas été tenu compte de la configuration des montagnes ni des populations intéressées. Il est difficile de suivre ce tracé tant du côté du Comté de Nice que dans la Roya. Toujours est-il que tout le vallon de Mollières, avec le Hameau du même nom et celui de la Liouma, est resté au Piémont. Sont aussi restés au Piémont le hameau, alors habité, de la Guercia, le Vallon de Chastillon, le Boréon, les parties supérieures du Vallon de la Madone de Fenestres et de la Gordolasque, la rive gauche de la Tinée, à partir d’environ deux kilomètres en aval du village d’Isola, jusqu’à 230 mètres en aval du confluent du vallon de Mollières. Selon le protocole signé à Paris le 27 juin 1860, la rive gauche de la Tinée à partir du confluent du vallon de l’Enchastraye jusqu’au confluent du torrent de Mollières, avec le village d’Isola, aurait dû rester au Piémont.

          Le plus pénalisé a été le village de Mollières, tandis que les communes d’Isola, Saint-Sauveur, Rimplas, Valdeblore, Saint-Martin de Vésubie et Belvédère venaient à se trouver, avec une partie de leur commune et les propriétés des particuliers, en territoire italien.

          Malgré les dispositions particulières contenues dans les articles suivants, ces communes et leurs habitants propriétaires de terrains et fermes en Italie, subirent de nombreuses entraves dans la jouissance de leurs biens, je pense particulièrement à Isola.

          Mais le plus grand sacrifice a été supporté par Mollières. Ce traité sonna pour lui le glas. Son avenir a été compromis. La destruction par les Allemands en 1944 n’en fut que corollaire.

          Voyons à présent les dispositions tendant à édulcorer, s’il était possible, les conditions des habitants et propriétaires dans la zone devenue piémontaise située sur le versant français entre Colla-Lunga et le Mont Clapier.

          Ces dispositions sont contenues dans les articles trois à quinze. J’évoquerai seulement les articles qui touchent directement Mollières.

Article 3 : Il est entendu que la fixation de la limite de souveraineté ne portera aucune atteinte aux droits de propriété et d’usage non plus qu’aux servitudes actives et passives des particuliers, des communes et des établissements publics des pays respectifs. Les Français propriétaires, à la date du traité, de terres situées en Piémont dans le demi-myriamètre (mesure équivalant à dix mille mètres) de la nouvelle frontière, et les Piémontais propriétaires à la même date et aux mêmes limites des terres situées en France jouiront de la faculté d’emporter en France et dans les Etats Sardes, sans avoir à acquitter aucun droit de douane ni à la sortie ni à l’entrée soit du Piémont soit de la France, les denrées provenant de la récolte de ces terres, ainsi que les coupes de bois, le lait, le beurre, les fromages et la laine ayant la même origine.

(Nota de l’auteur: - Les habitants d’Isola ont pu apprécier la façon dont l’Italie a respecté le premier alinéa de cet article.)

Article 4 : Les produits ci-dessus mentionnés provenant, dans le Comté de Nice, des territoires piémontais compris entre la frontière et la crête des Alpes et appartenant soit à des population françaises soit aux hameaux de Mollières et de « Lionne » ( La véritable orthographe est LIOUMA. Le manuscrit doit avoir été mal lu.) et de la Guercia, soit aux deux communes de Tende et de Briga, entreront en France librement sans avoir à acquitter aucun droit de douane.

Article 6 : Entre Colla Lunga et le Mont Clapier, les douanes piémontaises ne dépasseront pas la crête des Alpes, et dans les parages du Mont Cenis, elles ne s’avanceront pas au-delà des anciennes limites des communes de Lans-le-Bourg et de Bramont. Il est entendu que leur action ne pourra s’exercer dans aucun cas, en avant de ces lignes ainsi fixées.

          Nota de l’auteur : En violation de cet article, en 1896 le Gouvernement italien de M. Crispi édicta la disposition suivante : dans les deux zones, l’une au Mont-Cenis, l’autre vers Nice, déclarées neutres par l’article 6 du traité Franco-Sarde du 7 juin 1861, sont considérés objets de contrebande les dépôts de marchandises étrangères dépassant les besoins des habitants.

          Il ne semble pas que le gouvernement Français ait protesté contre cette décision unilatérale.

          Comme base à ladite décision du Gouvernement italien, les « Guardie di Finanza » (douaniers) ont opéré des perquisitions à Mollières et au Boréon et dressé des procès verbaux. De fortes amendes ont été infligées.

Article 7 : Les délits et contraventions qui pourraient avoir lieu sur le Mont Cenis et sur le territoire compris entre la crête des Alpes et la ligne de frontière depuis Colla-Lunga jusqu’au Mont Clapier, seront constatés par les Gardes champêtres des communes françaises auxquelles ces territoires appartiennent.

          Ces gardes champêtres devront être assermentés devant un tribunal sarde et leurs procès verbaux seront mis en poursuite devant ce même tribunal.

Article 8 : Indique que les bois appartenant aux Communes françaises seront administrés par les gardes forestiers français.

Article 9 : Stipule que pour bénéficier de l’importation en franchise des produits agricoles, les propriétaires de la zone en question devront chaque année, à l’époque de la récolte, déclarer au bureau de douane français le plus voisin, l’étendue et la nature des cultures, et les quantités approximatives de denrées à importer, et déposer les titres de propriété ( pour Mollières on a toujours fait ces déclarations au bureau de douane de Saint-Sauveur et l’importation à travers ce bureau. Les habitants de Mollières, étant très connus à Saint- Sauveur, ont été en général dispensés de produire les titres de propriété sus-indiqués.

Article 10 : - Les délais pour l’importation des produits sus indiqués provenant des propriétés limitrophes sont fixés ainsi qu’il suit :
Pour les bois, le lait, le beurre, les fromages, la laine, les engrais toute l’année ; (…) pour tous les autres produits de la terre, dits produits naturels, depuis la récolte jusqu’au mois d’avril de l’année suivante.

Article 11 : (…) Les produits autres que le beurre, les fromages, devront être présentés dans l’état même où l’agriculture est dans l’usage de les enlever au lieu de l’exploitation. Les bois notamment devront être bruts. …

Article 15 : Les Français qui ont des troupeaux en France près de la nouvelle frontière, et les Piémontais qui ont des troupeaux dans les Etats sardes pris de la dite nouvelle frontière ( les Molliérois) pourront envoyer librement ces troupeaux à l’étranger et vice-versa, à la charge de souscrire au moyen d’acquits-à-caution levés aux bureaux de douanes français l’engagement de les réintroduire ou les réexporter, suivant le cas, dans le délai de six mois. Les jeunes bêtes nées à l’étranger pendant le passage jouiront de la franchise à la sortie et à l’entrée.

          Nota de l’auteur : Les Molliérois pouvaient donc introduire à Mollières des animaux achetés ou pris en garde à partir du territoire français, moyennant la souscription de l’acquit-à-caution ci-dessus indiqué. Mais il leur fallait la caution d’un propriétaire solvable résidant en France. Les Molliérois n’ont jamais eu de difficulté pour trouver cette caution chez les habitants de Saint-Sauveur, qui ont toujours estimé que rendre ce service était un devoir de voisinage. Aucun de ceux qui, tout au long de la période 1861-1947, ont fait caution, n’a eu à subir de conséquences.

          En réalité tout le bétail existant à Mollières était soumis au régime de l’acquit-à-caution auprès de la douane française.

          Conclusion :

          Une lacune au moins mérite d’être relevée, dans les parties que j’ai omis de citer des articles de la convention, il est dit que les fourrages destinés à l’alimentation des troupeaux envoyés d’un côté à l’autre de la nouvelle frontière jouiront de la même franchise à l’entrée et à la sortie.

          Au contraire, aucune allusion n’est faite à l’exportation de l’alimentation des personnes vivant dans la zone en question, ni pour l’habillement ni pour les outils nécessaires au ménage et aux travaux de la campagne.

          A vrai dire, malgré cette lacune, les habitants de Mollières n’ont jamais rencontré de difficulté pour importer de France leur ravitaillement et l’outillage domestique et agricole, et même les matériaux nécessaires à la construction.

          De même, il n’est pas fait allusion au transit des personnes. Ce problème ne se posait pas à l’époque. Il s’est manifesté seulement lorsque, à la suite de l’avènement du fascisme en Italie, les rapports franco-italiens se sont dégradés.

          Je doute fort que la lecture de tout ce que j’ai exposé sur ce fameux traité de 1861 ait suffisamment éclairé ceux qui n’ont pas vécu à Mollières à cette époque, tellement la situation des habitants était difficile et compliquée.

          Par souci de simplicité, disons qu’économiquement les échanges se faisaient avec la France, moyennant les formalités prescrites, tandis que nous avions affaire avec l’Italie pour le paiement des impôts et pour le service militaire.

          Bien qu’ayant le droit d’importer en Italie les produits agricoles au même titre que Tende ou la Brigue, les Molliérois n’ont jamais usé de ce droit, n’ayant ni intérêt ni possibilité matérielle, à l’exception de quelques produits d’herboristerie et quelquefois la laine. Mais dans ce dernier cas il fallait deux conditions. Premièrement que la différence de prix puisse compenser le difficile transport à travers les cols Alpins. Secundo, que l’exportation de France soit autorisée : dans le cas contraire, nous devions représenter avec les animaux la laine produite par les animaux soumis à l’acquit-à-caution. Il est évident que ces conditions se produisent rarement à la fois.

          A la suite de ce rattachement à la France, tout l’arrière-pays niçois a connu un essor favorable par l’ouverture des routes et autres équipements et, plus tard, par le développement du tourisme (voir par exemple Saint-Martin de Vésubie). Mollières a été naturellement exclu de ces bénéfices.

          Les Molliérois ont toujours espéré que cet état des choses changerait par une rectification à l’amiable de la frontière. Il n’a que trop duré. Dans cet espoir, le village a, tant bien que mal, tenu bon.



4) Les chasses du Roi Victor Emmanuel II

          Les traités et les protocoles annexés ne disent pas par quels motifs la France a été amenée à abandonner une partie du Circondario di Nizza et le Piémont une partie du Circondario di San Remo. Ils ne disent pas non plus que le Royaume de Sardaigne a cédé à la France la Savoie et le Comté de Nice en compensation du sang français versé à Magenta et Solferino pour la cause de l’unité Italienne.

          On sait toutefois, et la question a fait ensuite couler beaucoup d’encre, que le but était de préserver le domaine de chasse du roi Victor-Emmanuel II. Le noyau de cette réserve était le domaine de Valdieri-Entracque et s’étendait à une partie de la Vallée de la Stura et une bande en-deçà de la crête des Alpes et notamment à Mollières où le roi avait ses gardes-chasse.

          Amateur de la chasse au chamois, chaque saison il venait passer une période de vacances à la Maison de Chasse de Vallasco sous le col des Portettes. On peut y visiter ce vaste bâtiment dont la structure est encore en parfait état et dont les vastes proportions impressionnent, surtout dans un tel cadre. On peut y voir les vastes écuries avec leurs abreuvoirs taillés dans la pierre, et on imagine l’ampleur de la logistique qui devait accompagner les déplacements du roi, avec sa suite et ses invités. Le domaine de chasse comprenait un parcours matérialisé par une piste qui partait du pavillon de chasse de Valasco vers les cols des Portettes, du Drous et de la Mercière, puis, de là, suivait tout le flanc de la montagne jusqu’au vallon de Mollières au lieu-dit Pont d’Ingulf, pour remonter ensuite vers le col de Fremamorte et redescendre ensuite vers le « Plan dal rei », en haut du vallon qui conduit à Santa Anna di Valdieri. Ce domaine de chasse était géré par deux gardes-chasse employés à l’année et logés tous deux au village de Mollières : par exemple, entre environ 1910 et 1925, ils louaient chacun un appartement dans la maison rose nouvellement construite en face de l’église.

          Le roi ne pouvait souffrir que sa demeure estivale vienne à se trouver à guère plus d’un tir de fusil de la nouvelle frontière ( Col des Portettes). Il lui fallait un périmètre de protection pour la défense du gibier et sa sécurité personnelle, surtout dans le secteur de Mollières.

          Napoléon voulut bien satisfaire le désir personnel de son homologue. En ce temps, comme encore aujourd’hui dans certaines régions du monde, le plaisir du monarque avait la priorité sur les nécessité de la population. Mais la concession n’a pas été gratuite. C’est ainsi qu’une partie de la Vallée de la Roya, Circondario di San Remo, avec les localités de Breil-Fontan, Saorge, Sospel et Moulinet est devenue française.

          Par la suite, le domaine de chasse et le pavillon tombèrent en désuétude, Victor-Emmanuel III prisant moins la chasse que son prédécesseur, et les gardes-chasse furent affectés à la demeure royale d’été de Santa Anna di Valdieri où ils emmenaient le roi à la pêche qui avait davantage ses faveurs.



5) Organisation de l’Administration sous la souveraineté italienne

          En vertu des lois du 1er avril 1861 n° 4709 et du 18 avril 1861 n° 4792, adoptées par le parlement de Turin, la Section ( Frazione) de Mollières a été annexée à la commune de Valdieri en Province de Cuneo, avec un statut particulier.

          La section conservera son territoire propre. Elle aura son budget séparé de celui de Valdieri. Elle sera administrée par un "Vice-Sindaco" (Maire-adjoint) assisté d’une Commission Municipale de quatre membres outre le Vice-Sindaco qui en sera le président.

          Vice-Sindaco et membres de la Commission seront élus par les électeurs de la Section à chaque renouvellement des Conseils Municipaux et pour la même durée.

          Le Vice-Sindaco a qualité de Conseiller au sein de la Municipalité de Valdieri. Les décisions prises par le Vice-Sindaco et la Commission en dehors des affaires courantes, doivent être approuvées par le Conseil Municipal de Valdieri.

          En tant qu’officier de l’Etat Civil et officier de Police Judiciaire, le Vice-Sindaco a les mêmes attributions que le Sindaco (maire) d’une commune autonome.

          En dehors du Vice-Sindaco et de la Commission Municipale, il y aura un Conciliatore (juge de paix) comme dans toute commune.Le Concialiatore est nommé par le premier Président de la Cour d’Appel de Turin.

          Il convoque le Conseil de Famille au cas où un mineur vient à rester orphelin. Dans les litiges qui peuvent opposer les individus, son rôle est de réconcilier les parties. En cas d’échec, il émet un jugement sans recours, mais seulement dans les affaires n’excédant pas la valeur de cent lires ( 400 lires après la guerre de 1914-18).

          En conclusion, Mollières a été considérée comme étant une Commune mineure soumise à la tutelle d’une commune majeure, en l’occurrence Valdieri.

          Mollières doit subvenir à ses besoins par ses propres moyens. Valdieri n’a aucun droit sur le bien de Valdieri (Remarque : ne serait-ce pas plutôt Mollières ?) et vice- versa. Toutefois les Molliérois qui en ont eu besoin ont bénéficié de l’accueil à la fondation Imberti-Grandis (asile des vieux et handicapés), ainsi que des cures gratuites aux établissements bien connus des Thermes de Valdieri, biens propres de la Commune.



6) Organisation du Service Postal

          Il est évident que le courrier ne pouvait pas être acheminé à partir de Valdieri ni de Vinadio, même pendant la belle saison en raison de la longueur du trajet à travers les cols.

          Une convention a été établie entre les deux gouvernements. Le courrier adressé à Mollières était concentré à Vintimille. De là il était remis en sac scellé, trois fois par semaine aux services français qui en assuraient le transport jusqu’à Saint-Sauveur. Ce bureau de poste le remettait au préposé de Mollières les mardi, jeudi et samedi. Par la même occasion, ce bureau prenait en charge le sac en provenance de Mollières dirigé sur Vintimille.

          Plus tard, vers 1910, l’échange aura lieu au poste-frontière de Pont-de-Paule. Le courrier en provenance de la France aurait dû aussi passer par Vintimille. Mais, en pratique, avec l’adresse de Saint-Sauveur-sur-Tinée par Mollières il parvenait a destination hors sac. J’ignore la date de cette convention internationale, mais il apparaît que ce service fonctionnait déjà en 1869 (Il faudrait le demander à la direction des Postes de Cuneo.)

          A Mollières a été créé un bureau de poste de troisième catégorie. On pouvait déposer et retirer de l’argent sur livret d’Epargne postale. Le receveur était aussi facteur. Il pouvait se choisir un suppléant, qui en pratique était un membre de sa famille ou un proche parent. Les Receveurs de Poste de Mollières ont été par ordre chronologique : Richier Jacques, Richier Joseph, fils de ce dernier.



7) Délimitation du territoire entre Mollières et Valdeblore, et Mollières et Rimplas

a) l’élaboration de la convention

          Cette convention intercommunale a été établie à Valdieri en 1865, approuvée par une convention internationale seulement le 17 juillet 1868.

          C’est à partir de cette convention que les rapports entre Mollières et Valdeblore commencèrent à se détériorer.

          La réunion était placée sous la présidence du Sindaco (maire) de Valdieri Monsieur Giraudo. La Commune de Valdeblore était représentée par le maire Monsieur Bergondi, la Section de Mollières par le Vice-Sindaco Giuge Baptiste dit « Poudrier ». Mario Valère représentait les intérêts du hameau de la Liouma, rattaché à Mollières, face à la commune de Rimplas, représentée par le Maire Plent.

          A l’ouverture de la séance, le maire Bergondi déclara refuser d’engager la discussion sur la base du rapport d’expertise que les Molliérois jugeaient déjà défavorable. Ce rapport donnait comme limites : sur la rive droite du torrent, le Vallon Blanc, sur la rive gauche, une ligne à débattre entre le vallon du Mul et le Baou de la Serentea.

          Le délégué de Mollières quitta la séance, qui a été de ce fait suspendue.

          Il y eut une nouvelle réunion le lendemain. Entre temps, le Maire Giraudo avait déployé ses bons offices auprès du délégué de Mollières pour obtenir une attitude plus conciliante en vue des intérêts de l’ensemble de la Commune de Valdieri. Ces intérêts étaient ceux du roi Victor Emmanuel II, client de Valdieri, lequel avait besoin de deux choses : d’une part, ne pas créer d’ incident à cause de ses chasses personnelles, d’autre part, ménager Valdeblore pour obtenir la location de la chasse dans la région du Lac Nègre.



b) la convention entre Valdeblore et Mollières

          Les limites étaient :
- Sur la rive droite : le vallon de Coulombrons et les propriétés des particuliers.
- Sur la rive gauche : le torrent de Mollières jusqu’à la passerelle dite de Sagneta sur le chemin conduisant au hameau de Ciaissi.
- En aval, le chemin de Ciaissi bordant les propriétés privées jusqu’au pré du Barn. De là, la Vallière dénommée ensuite Termenau, remontant à la Serriera des Faisans, suivant ensuite la crête de ce contrefort jusqu’au col Ferrière et le territoire de Rimplas.

          A noter que, d’après la convention, le maire Bergondi avait réussi à faire valoir que la concession consentie par Mollières était compensée par la tolérance que Valdeblore était obligée d’appliquer en raison de la distance.

          Clauses particulières : Valdebore s’engageait à verser à Mollières la somme de 1500 francs. La coutume de permettre aux particuliers de Mollières d’apporter le fumier produit à la Vacherie de Valdeblore, contre la fourniture de la paille pour la couche des bergers, était formellement et officiellement reconnue.



c) la convention entre Mollières et Rimplas

          Dans le texte unique, le maire de Rimplas et le représentant de la Liouma ont décidé de rester dans l’indivision en établissant toutefois un modus vivendi selon lequel la Liouma, c’est-à-dire Mollières, était propriétaire pour un cinquième, qu’en conséquence les coupes de bois dans la forêt de Velay devaient se faire avec le consentement de Mollières et le cinquième du prix de la vente devait lui être versé.

          Les habitants de la Liouma auraient le droit de placer leurs bêtes à la Vacherie de Rimplas, située en territoire français, jusqu'à concurrence du cinquième du nombre total. Les habitants de la Liouma n’ont jamais usé de ce droit, mais Mollières a tout de même été obligé de concourir aux dépenses d’entretien et d’amélioration de cette vacherie.



d) l’application de la Convention

Par rapport à Valdeblore :

          Les Molliérois ont eu l’impression d’avoir été volés. Le délégué qui l’avait signée a été âprement critiqué.

          Quelques années plus tard, il a émigré à Caraglio en Piémont, avec sa femme et ses deux enfants pas encore mariés : Gaspard et Madeleine. Malheureusement, ils n’ont pas fait souche. On a dit que c’était par dégoût.

          On a dû bien vite s’apercevoir que la distance qui, selon la convention, obligeait Valdeblore à accorder une certaine tolérance, était considérablement réduite du fait que, outre les gardes champêtres de Valdeblore, le garde forestier de Saint-Sauveur avait aussi la charge de surveiller les bois et pacages de Valdeblore, et lui pouvait à tout moment surprendre les contrevenants. Il y eut des gardes bien trop sévères, allant jusqu’à verbaliser pour une charge de bois sec ou de litière.

          Malgré cette sévérité, les Molliérois ne respectèrent guère la nouvelle limite et poussèrent même l’escalade aux précoces et gras pâturages des environs immédiats de la Vacherie, dont les Valdeborois étaient très jaloux, puisqu’ils comptaient sur ces herbages pour les premiers jours de l’alpage.

          Il y avait du côté des Molliérois le besoin de procurer de l’herbe à leur bétail, surtout au printemps quand la réserve de fourrage était épuisée, et la difficulté d’empêcher les troupeaux d’aller au-delà de la limite qui était celle de leur terrains privés. Il y avait en plus le double prétexte d’un partage injuste et du non paiement de la somme de 1500 francs. De leur côté, ceux de Valdeblore qui tiraient aussi du bétail le principal de leur revenu ne l’entendaient pas de la même oreille et cherchaient par tout moyen - quelquefois peu légal - de faire respecter leur lieu.

          Il est très regrettable qu’un tel état de choses ait créé une aversion entre les habitants des deux localités, allant jusqu’à provoquer l’inimitié entre familles de la même origine. Aujourd’hui cet antagonisme semble avoir disparu, puisque le motif de désaccord a lui aussi disparu depuis longtemps. Il est tout au plus un mauvais souvenir des plus âgés.

          Au sujet du non paiement de la somme de 1500 francs due par Valdeblore en vertu de la convention de 1865, je n’ai pas d’ éléments pour affirmer ou infirmer ce que disaient les anciens Molliérois de 1871 : il en résulte que cette somme, avec les intérêts de 5%, était encore impayée au 31 décembre de cette année-là. A-t-elle était payée par la suite ?


Par rapport à Rimplas :

          L’application du modus vivendi établi en 1865 n’a pas donné lieu à quelque malentendu que ce soit entre particuliers des deux communautés. Toutefois, sur le plan administratif, Rimplas s’est toujours fait tirer l’oreille pour verser à Mollières le cinquième du prix de vente des coupes. A titre d’exemple :

          Le Conseil Municipal de Valdieri, dans sa séance du 25 octobre 1896, sur proposition de la Commission Municipale de Mollières, décidait de ne pas donner son consentement à la mise en adjudication d’une coupe de 2000 plantes dans la forêt de Vélay avant que le versement des arrérages dus pour des coupes présentes, d’un montant de 800 lires dues par la Commune de Rimplas à la Section de Mollières en vertu de la Convention internationale du 26 juillet 1868. Par la suite, Rimplas ayant fait état de difficultés financières, ce même Conseil Municipal ( séance du 28 mars 1897) accordait son consentement pour la coupe de ces 2000 plantes à la double condition :

1°) que des garanties soient données pour le paiement de la somme nette de 800 lires, encore dues, après déduction des dépenses pour l’entretien de la Vacherie ;

2° que le cinquième du prix vente de la nouvelle coupe soit versé après adjudication.

          Pendant la période où j’ai été secrétaire à Mollières, de 1924 à 1947, Rimplas a versé une seule fois la somme de 22 000 lires en 1929, mais Valdieri avait dû faire procéder à la saisie de la coupe.

          En 1946 la Commune de Rimplas a procédé à la vente d’une coupe à blanc dans le quartier de Vélay. A ce moment là, le traité de paix avec l’Italie n’avait pas encore été conclu, donc le traité de 1861 et les conventions qui en découlent étaient toujours en vigueur. Mais la situation de Mollières après le sinistre de 1944 était confuse. Rimplas a donc jugé bon de passer outre la convention et de ne pas lui en verser le cinquième.

          Jusque là, rien de spectaculaire. Ce que je trouve étrange, c’est l’explication que M. le Maire de Rimplas a donnée aux propriétaires des quartiers Le Dusch et Spras, par lettre du 1er juillet 1975. Ces propriétaires avaient, en date du 30 avril 1975, redemandé la réfection des deux passerelles pour accéder à ces propriétés, et par la même lettre, reproché à cette Commune de n’avoir pas versé le cinquième de ladite coupe, qui revenait à Mollières au bénéfice de ces hameaux.

          Voici textuellement la réponse de M. le Maire de Rimplas (René Gaspon) :

« Nous arrivons à la coupe de bois de 1946, « coupe vendue en violation de la convention internationale du 16 juillet 1868 », dites-vous. Renseignement pris, l’exécution de la clause de ladite convention a fait l’objet, à l’époque, d’une correspondance entre le Maire de Rimplas et le vôtre, en l’occurrence le Maire de Valdeblore. L’affaire a été réglée au niveau des deux mairies. »

          Nous étions en 1946, ne l’oublions pas ! On se demande quel droit avait la Commune de Valdeblore sur un territoire qui ne lui a jamais appartenu, ni avant 1860 ni après 1947. »




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